« Madame Yamamoto est encore là » • Entretien avec Laurent Mulheisen, traducteur

« Des vies qui contiennent l’univers entier »
Propos recueillis par Arnaud Maïsetti
Trajectoires
Depuis Tatouage, traduite il y a une trentaine d’années, en passant par Adam Geist, Manhattan Medea et Barbe-Bleue, espoir des femmes, tu es de ceux qui ont fait entendre Dea Loher en français — Les Relations de Claire, Innocence entrée au répertoire de la Comédie-Française en 2015, La vie sur la praça Roosevelt, Le Dernier Feu, et plus récemment Voleurs, Au lac Noir et Ours dans l’univers, une pièce pour enfants. Peu de traducteurs auront suivi d’aussi près, sur une durée aussi longue, l’évolution d’une œuvre — celle d’une autrice issue de la première promotion du réputé département d’écriture scénique de l’université des Beaux-arts de Berlin, fondé après la chute du mur par Tankred Dorst, Heiner Müller et Yaak Karsunke – dont elle fut l’élève – distinguée par de nombreux prix, et devenue l’une des dramaturges majeures de sa génération. Où se situerait Madame Yamamoto est encore là, avec sa vingtaine de tableaux sans protagoniste ni intrigue centrale unique, dans cette trajectoire que tu as traduite de l’intérieur — que prolonge-t-elle de l’écriture de Dea Loher que tu connais, et qu’est-ce qu’elle en déplace ?
Je crois que le théâtre de Dea Loher a toujours eu comme fil rouge, pour reprendre le titre d’une pièce de Hanokh Levin, le « labeur de vivre », en ce sens qu’il explore les actions – plus ou moins vaines – ou les réactions d’individus face à des situations qui les dépassent – ou du moins qui sont plus grandes qu’eux. Comment faire face à ce que le hasard – de la famille dans laquelle on naît, du déterminisme social, des rencontres, de la cruauté du capitalisme néo-libéral, des divers accidents de la vie – jette sur notre route sans rien perdre de son humanité ? Quel chemin parcourir, quels choix opérer pour être, rester ou devenir soi ? Comment lutter contre le poids écrasant et l’injustice fondamentale que représentent d’une part le fait que notre monde est pétri d’inégalités, et d’autre part la certitude que notre présence sur cette planète est éphémère ? Bien sûr Dea n’offre pas de réponse, mais elle propose un ou des points de vue et aussi un style, fait d’humour – l’arme suprême ! – et d’empathie, voire de compassion. Elle convoque un « cosmos », ni micro ni macro, et fait se croiser des trajectoires, pour décrire les effets qu’elles peuvent avoir sur des individus – ce qu’elles peuvent opérer comme changement en eux, ou sceller comme destin. Des tranches de vie, souvent minuscules, mais qui contiennent, comme toutes les vies, l’univers entier. Dans cette perspective, Madame Yamamoto est encore là creuse encore plus profondément le sillon entre le minuscule et l’immense. Entre l’accablement, l’aliénation, la dépendance, la solitude, et l’espoir, l’amour et cette forme de victoire qu’est tout le bonheur possible.
Forme — la respiration entre prose et vers
La pièce s’ouvre et se referme sur la même scène, presque mot pour mot : une femme visite un appartement vide, Nino répond « Madame Yamamoto est encore là ». Entre ce prologue et cet épilogue en miroir, une vingtaine de tableaux brefs se juxtaposent sans qu’aucune intrigue apparente ne les relie — la didascalie liminaire précise même que leur distribution entre les acteurs peut changer les échos d’une scène à l’autre. Le dialogue (réaliste ?), ponctué de silences quasi-tchekhoviens, cède par endroits la place à des séquences versifiées, à la mise en page resserrée, presque respiratoire. Traduire cette alternance, ce n’est pas seulement traduire des mots : c’est faire passer, d’une langue à l’autre, un rythme, des silences, des ruptures de registre. Qu’est-ce que ce dispositif — cette respiration entre prose retenue et vers — a exigé de toi comme traducteur, et qu’est-ce qu’il t’a peut-être appris sur cette langue-là, celle de Dea Loher ?
Traduire n’est jamais que traduire des mots. Je rois que le sens des mots ne peut se déployer que dans la construction minutieuse et soucieuse de vérité (atteindre le coeur des choses) d’une langue, c’est à dire d’un style. L’alternance que tu décris est présente dans l’oeuvre de Dea depuis ses toutes premières pièces. Ce que le temps et l’expérience y a ajouté, c’est de la profondeur, un peu comme un orfèvre apprendrait au fil de sa carrière a forger des pièces de plus en plus fines et complexes dans leur facture. Une langue de théâtre digne de ce nom est, à l’instar de la poésie, d’abord musique et rythme. Il y a chez Dea Loher une économie des silences et des ruptures de styles, qui est peut-être le reflet de la distance de son regard sur ce qui anime ses personnages, la volonté de les faire accéder, justement, du minuscule à l’immense. Plus de trente ans de fréquentation et de l’autrice et de son oeuvre m’ont certes familiarisé avec, comme dirait Vitez, la « pneumatique » lohérienne, mais je suis à chaque fois surpris par les défis que chaque nouvelle pièce offre à cet égard. Plus elle fouille ses personnages et ses thèmes, plus elle convoque de strates différentes de la diversité humaine (je connais peu de personnes observant la vie sociale et les ressorts politiques qui régissent le monde – du plus proche d’elle au plus éloigné – avec plus de précision et de sensibilité qu’elle, et si ses empathies sont grandes, ses colères le sont aussi), et plus son éventail stylistique s’élargit, sans que jamais son registre de langue ne s’élève au-dessus de ce que les vies qu’elle observe lui proposent comme modèles.
Enjeux — portes ouvertes, fenêtres fermées
D’un bout à l’autre de la pièce, des portes s’entrouvrent, ou non : madame Yamamoto laisse la sienne ouverte « pour un peu d’air », et Nino et Erik promettent de veiller sur elle sans jamais franchir le seuil ; une autre voisine, à sa fenêtre, épie un homme submergé par ses propres affaires entassées et demande à son interlocutrice au téléphone s’il faut appeler quelqu’un, puis renonce — « ça me regarde pas » – ou peut-être, justement, trop. Nino, lui, finira par franchir ce seuil-là : il se rapprochera de madame Yamamoto, l’accompagnera jusqu’à sa mort, reprendra jusqu’à son appartement. Entre ces gestes, ouvrir sans se protéger et regarder sans intervenir, renoncer ou se rapprocher, la pièce ne semble pas trancher. Ici se loge peut-être ce que la pièce travaille de la solitude urbaine, de la vieillesse au temps du capitalisme tardif, et de la mort qu’elle traite sans jamais les dramatiser, de l’altérité de Yamamoto elle-même, jamais exotisée À travers cette galerie de personnages qui se frôlent sans tout à fait se sauver, où Dea Loher te semble situer la frontière entre l’attention portée à l’autre, une éthique du voisinage, et le simple fait de le regarder vivre ?
En parlant d’un théâtre de l’empathie chez Dea Loher (qui est, de ce point de vue, plus proche d’un Ödön von Horvath que d’un Brecht), j’ai en partie répondu à la première partie de la question. Mais il me semble que l’on peut aborder la question de la frontière davantage en évoquant la manière dont l’écriture théâtrale de Dea Loher « transforme » sa propre expérience de vie, et d’observation de la vie des autres, en oeuvre d’art. Cette frontière trace un équilibre subtil entre ce qui « fait » sa vie et celle des personnages qu’elle invente – quand elle ne les découvre pas au fil de son écriture ou de la construction de ses pièces ; il m’est arrivé, au cours de mes travaux de traduction, de lui demander pourquoi tel personnage faisait ou disait ceci ou cela dans telle pièce, et sa réponse a rarement varié : « Si je le savais, je n’aurais pas eu à écrire la pièce ; il faudrait le lui demander. » Il me semble que Dea est une autrice à la fois très présente dans ses pièces, et très en distance, en cela qu’elle accepte que son oeuvre (ses personnages) lui échappe, et que d’autres s’en emparent(fassent leur connaissance). Elle observe ses personnages comme elle observe les gens qui l’entourent : sans jugement préétabli, mais dans le « souci d’eux », et la recherche d’une forme de vérité de leur être. Vérité incomplète, fragmentaire, parfois, lumineuse, parfois désespérée, mais profondément humaine. En tout cas, qui aide à vivre.
AM.
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