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« Les multiples voix de mon frère » • Entretien avec Laurence Courtois, réalisatrice sonore


« Des films uniquement sonores »


Peux-tu présenter ton parcours de réalisatrice et les différentes activités que tu es amenée à déployer en tant que réalisatrice ?

– L’année dernière, lors d’une discussion autour de ton travail, tu distinguais précisément la mise en ondes et la réalisation d’une pièce telle que nous allons y assister ?

Je suis réalisatrice de fictions sonores pour Radio France depuis 2015. La réalisation de fiction, aujourd’hui, à Radio France, est un métier artistique et non technique. 

A partir d’un scénario que France Culture veut diffuser, je vais évaluer les moyens dont j’ai besoin (heures d’enregistrement, de montage et de mixage), choisir l’équipe artistique, les comédien•ne•s, bruiteur•se, compositeur•ice, … Puis pendant le tournage je vais diriger les comédiens et travailler avec l’équipe technique et artistique sur les décors, les choix de micros, les déplacements, les plans sonores, les intentions… Enfin, je vais diriger la partie artistique du montage et du mixage avec l’équipe technique.  

Cela correspond bien au métier de réalisatrice de films – ici, ce sont des films uniquement sonores. 

Je suis amenée à réaliser tous types de fictions : des fictions en épisodes (les séries), des textes unitaires, du théâtre, des lectures simples, de la création sonore, du polar… J’ai réalisé aussi bien des romans adaptés pour la radio (Lettre à mon juge, de Georges Simenon, la trilogie romanesque de Jon Kamlan Stefansson, Bye Bye Blondie, de Virginie Despentes), que des pièces de théâtre, classiques ou contemporaines (Cycle Claudine Galéa, la soeur de Jésus Christ d’Oscar de Summa, prochainement une pièce de Brecht), que des œuvres originales écrites pour la radio (Viper’s Dream, de Jake Lamar, L’affaire BowmanOndario, de Ryoko Sekiguchi…). 

Parfois les émissions sont enregistrées en public, la plupart du temps en studio. Parfois elles sont diffusées et enregistrées en direct. 

Parfois, je réalise aussi des pièces que je n’ai pas dirigées : c’est alors un autre exercice encore, où je vais diriger un•e metteur•se en scène pour amener son travail vers la radio. Parfois cela se fait avec lui, parfois sans. La plupart du temps cela se fait à partir d’une mise en scène existante – c’était le cas pour Niquer la Fatalité, d’Estelle Meyer, ou pour Peu Importe, de Marius von Mayenburg (mise en scène de Robin Ormond). 

Mais parfois, on co-crée en même temps la mise en scène ou mise en espace et l’émission de radio – c’est notamment le cas à la Mousson d’été pour une des deux pièces enregistrées par France Culture. Alors mon rôle est de m’accorder le mieux possible à la vision artistique d’un autre, de proposer des solutions radiophoniques équivalentes à ce qui est proposé dans l’espace et sur la scène. Dans ce cas, je « dirige » le directeur de lecture pour les aspects artistiques sonores. 

Pour donner quelques exemples concrets : au théâtre, on doit porter pour atteindre les derniers rangs, et donner le texte à entendre. A la radio, le micro est comme une loupe. C’est une oreille en gros plan. Plus on s’approche du micro, plus on devra parler doucement. Plus on parle fort, plus on doit s’éloigner du micro. Les rapports de voix sont très différents, parfois contradictoires. 

Autre exemple, les mouvements sur la scène sont transposés de façon très simplifiée pour la radio. En effet, la diffusion radio implique une stéréo, donc un côté gauche et un côté droit (avec toutes les variations possibles entre les deux). Pour qu’une scène reste cohérente sur le plan sonore, un personnage ne peut pas passer de gauche à droite, on ne peut pas intervertir les positions des comédiens sans raison forte (une sortie, une entrée, une action) : cela trouble l’image sonore et rend l’espace confus. Pour pouvoir associer le visuel et le sonore, les mouvements sur la scène se trouvent limités, et les points de micros sont multipliés pour redonner du mouvement d’une scène ou d’une action à une autre. 

– Peux-tu également apporter des précisions sur ta collaboration étroite avec la Mousson d’été ? 

A la Mousson d’été, France Culture enregistre deux pièces, cela depuis des années je crois : une pièce dirigée par un•e réalisateur•ice de France Culture, et une pièce dirigée par un•e directeur•ice de lecture du festival. 

Cette année, je réaliserai Les multiples voix de mon frère, de Magdalena Schrefel, et dans ce cas, je suis donc aussi directrice de lecture pour la Mousson d’été. 

Je réaliserai aussi la lecture dirigée par Véronique Bellegarde lors de la soirée d’ouverture, Et le monde resplendit, d’Angus Cerini. 

La collaboration avec la Mousson d’été est ancienne. Elle s’articule autour du festival fin août, mais débute bien plus tôt, c’est un dialogue entre les directions, entre les bureaux de lecture, avec le ou la réalisateur•ice qui ira au festival. C’est ce dialogue qui fait la relation étroite : discuter des envies éditoriales, des auteurs, des textes, de ce qui est radiogénique, de ce que l’on peut faire au festival, des comédiens, de leurs palettes et des possibilités de jeu… J’ai hérité de ce beau travail en commun, et j’aime beaucoup discuter avec Véronique Bellegarde, qui est mon interlocutrice privilégiée. C’est un dialogue fructueux, et je repars toujours de la Mousson d’été avec un nouvel élan, des envies, des rencontres, des lectures…

– Est-ce une sensibilité de France culture pour les textes théâtraux contemporains ? Peux-tu en retracer ce que tu connais ?

France Culture a une mission de commande auprès des auteurs contemporains, et une grande filiation historique avec le théâtre. Donc, oui, France Culture a depuis toujours une grande sensibilité au théâtre contemporain – c’est ce qui rend ce partenariat si pertinent pour ces deux – vénérables – institutions. 

– Comment sélectionnes-tu les pièces que tu souhaites donner à entendre, à la mousson mais aussi de manière plus générale ?

Il faut que les textes me parlent, que je sente que je peux les transposer, leur apporter quelque chose, qu’ils recèlent aussi quelque chose d’une énigme, d’une profondeur à explorer. 

J’aime particulièrement les textes que je dirais « humanistes », qui portent des valeurs de partage, de bonté, de tendresse même, et sont, d’une certaine façon, porteurs de vie et d’espoir (pas naïfs ou candides pour autant !). J’ai réalisé des textes avec beaucoup de rage, ou même beaucoup de noirceur, mais il il y a toujours une sorte de lumière. Réaliser un texte pour la radio, c’est le faire entendre, et c’est aussi une responsabilité vis à vis d’un public, et d’un•e auteur•ice. 

– Comment sélectionnes-tu les comédiens qui prêtent leurs voix ?

C’est en lisant le texte que je choisis les comédiens. Et en les écoutant, en les regardant. Arrive un moment où je « reconnais » quelque chose d’un personnage dans la voix, la couleur, les inflexions, la palette d’un comédien. Alors je sais que c’est le bon choix. A la Mousson d’été, le choix se fait en collaboration avec Véronique Bellegarde, et dans une passionnante discussion au long cours. Nous discutons des comédiens, de leurs voix, de distribution, des contraintes aussi.

La fiction sonore repose sur un sens qui n’est pas dominant (contrairement à la vue), et ne s’appuie sur aucun autre sens. Il y a donc plusieurs points de vigilance : les voix doivent être complémentaires, et il faut prendre garde qu’elles soient bien distinctes les unes des autres. C’est d’ailleurs aussi une question de direction, guider les comédiens pour qu’ils ne se laissent pas contaminer les uns les autres par empathie naturelle. Ensuite, la caractérisation des personnages passe par le jeu, mais aussi par la voix, et je suis très attentive que les voix correspondent aux personnages : l’âge d’une voix n’est pas toujours le même que celui du•de la comédien•ne, et c’est vrai aussi pour son genre, son statut social, ses qualités… La voix raconte parfois autre chose, une autre histoire, une autre vie que ce que le regard nous raconte d’un•e comédien•ne. 

– Y-a-t-il des liens vers ton travail pour que les lecteurs puissent y accéder ?

Bien sûr, avec plaisir : 

La pièce que j’ai réalisée l’an dernier à la Mousson d’été, pour laquelle j’ai une tendresse particulière : Tierra, de Sergio Blanco, 

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/fictions-theatre-et-cie/tierra-de-sergio-blanco-6291091

Le Petit Chaperon Rouge, de Pierre Senges, d’après Charles Perrault

C’est une version contemporaine du célèbre conte, en format concert fiction : un orchestre symphonique, une composition originale, six comédiens et deux bruiteuses sur scène, enregistré en public !

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/fictions-theatre-et-cie/le-petit-chaperon-rouge-concert-fiction-de-pierre-senges-d-apres-le-conte-de-charles-perrault-1991892

Ondario, de Ryoko Sekiguchi

Une création originale pour la radio, une heure de méditation sur ce que sont les ondes

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/samedi-fiction/ondario-de-ryoko-sekiguchi-7532708

Cycle de pièces de Claudine Galea 

Cinq pièces de Claudine Galea, réalisées pour la radio

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-cycle-claudine-galea

Jeanne, de Yan Allégret

Une co-réalisation avec Yan Allégret, avec son équipe artistique (comédien•nes et musicienne), mais en studio, en amont de la mise en scène

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/fictions-theatre-et-cie/jeanne-de-yan-allegret-5605062

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