« L’oreille tendue »• entretien avec Véronique Bellegarde
LA FABRIQUE DE L’ÉDITION 2026
Lignes de forces, surprises, et ouvertures
La Mousson d’été est au travail toute l’année – le comité de lecture se réunit tous les quinze jours (entre septembre et avril), porté par une recherche entièrement ouverte afin de trouver des textes qui nous requièrent aussi bien par leur écriture que par ce qu’ils portent et qui renouvellent notre regard. La Mousson d’été reçoit un grand nombre d’envois spontanés auxquels s’ajoutent des partenariats et des collaborations internationales. La programmation s’appuie sur le comité de lecture, j’en arrête ensuite les choix, à partir de toutes les discussions riches que nous avons eues et en recherchant des échos entre les textes et des lignes de forces.
Ce qui me semble encourageant, c’est que des auteurs et des autrices nous proposent des formes théâtrales créatives et dynamiques et ne se contentent pas de constater que le monde va mal. Nous le savons, ces textes vont au-delà. Cette année, la surprise est venue de jeunes écritures européennes — des Balkans, Nikolina Rafaj (Croatie) et Jana Milivojević (Serbie), de Catalogne : Oriol Morales Pujolar ou de Belgique : Adil Hassaïni —, dont la maturité nous a frappés. On lit une conscience, une lucidité sur l’état du monde mais aussi de la poésie, de l’imagination, de l’humour, de l’auto-dérision.
La Mousson se fabrique aussi avec des partenaires qui nous offrent davantage d’ouvertures, d’échanges et des soutiens, comme la collaboration avec le réseau Fabulamundi/Europe Creative qui continue de grandir et de s’inventer au fil des ans. En font partie, entre autres, Fabrizio Sinisi (Italie), Magdalena Schrefel (Autriche), Oriol Morales Pujolar (Catalogne) et Jana Milivojević (Serbie). Dès 2027, de nouveaux projets devraient émerger. Deux traductions ont d’ailleurs été commandées pour cette édition de la Mousson. Une à Laurent Gallardo pour Insectes d’Oriol Morales Pujolar. L’autre à Karine Samardžija pour Nous avons peur nous apprenons à compter de Jana Milivojević, celle-ci bénéficie d’une bourse de la Maison Antoine Vitez. La collaboration avec la MAV qui s’est inscrite dans le temps est aussi essentielle, nous lisons de nombreuses traductions qu’elle propose et nous faisons toujours de belles découvertes que l’on retrouve dans la programmation.
La Mousson s’ouvre largement au monde, mais nous restons à l’écoute de ce qui s’écrit en France, et nous tenons à mettre en valeur des écritures plus jeunes avec d’autres, plus reconnues. Cette année, nous avons choisi de programmer : L’Homme en son jardin de Ludovic Longelin, et L’Apparition de Sandrine Roche (avec le soutien d’Artcena). Chez Sandrine Roche, ce qui a frappé, c’est le choc du style — une écriture dense, très singulière, comme on n’a pas si souvent l’occasion d’en entendre ; chez Ludovic Longelin, c’est une recherche formelle tout aussi singulière, qui fait entrer un intrigant dispositif sonore dans l’écriture elle-même…
Un fil rouge justement se lit autour du son. Le partenariat avec France Culture se poursuit en rapprochant nos comités de lecture et deux enregistrements. C’est un travail mené sur deux tableaux à la fois, celui de la représentation et celui de l’écoute : une écoute au casque place le spectateur dans les conditions de réception de la radio tout en lui laissant voir comment cela se fabrique. La pièce mise en ondes, cette année est Les multiples voix de mon frère, de Magdalena Schrefel, traduite par Katharina Stadler et réalisée par Laurence Courtois ; s’y ajoute la captation de la pièce d’ouverture du festival, Et le monde resplendit, d’Angus Cerini, traduite par Dominique Hollier.
Ce fil rouge trouve aussi des prolongements dans le spectacle interprété par les amateur·ices de Pont-à-Mousson. Ce sont les artistes Lola Molina et Lélio Plotton (ils développent avec le Théâtre de Poche Européen à Bourges, un espace d’expérimentation autour des écritures contemporaines et la création sonore), qui dirigent Une fin, de l’auteur québécois Sébastien David. La musique et le son y tiennent un rôle déterminant. Des comédien·ne.s et musicien·ne·s amateur·ices travaillent ensemble.
Une conversation est consacrée, sur les dramaturgies et le son, avec Ludovic Longelin, Lélio Plotton et Philippe Thibault.
Des nouveautés autour de l’édition et de parutions cette année :
Une collaboration se construit avec les Éditions Espace 34. Elle existait, mais prend un tour nouveau, depuis que Stanislas Nordey en a repris la direction. Il nous a proposé plusieurs textes ; nous présentons Mécanismes de Fabrizio Sinisi, traduit par Pietro Pizzuti, qui paraitra en septembre prochain. Stanislas en dirigera lui-même la lecture. Il prend part aussi à une rencontre sur l’édition théâtrale — ce qu’elle engage pour le théâtre, pour l’écriture, et ceux qui nous lisent – en compagnie de l’autrice Lola Molina qui interviendra pour les Éditions théâtrales.
On pourra trouver à la librairie de la Mousson d’été (au bar des Écritures) deux toutes nouvelles parutions : Pierre Longuenesse vient d’achever un ouvrage assez complet sur La Mousson d’été qui paraît aux Presses Universitaires de la Sorbonne Nouvelle. Un long travail d’analyse enrichi de nombreux entretiens de personnalités.
La revue La Récolte, qui regroupe des comités de lecture, vient de publier son huitième numéro. La Mousson d’été y est invitée. Le texte Bleach Me de l’italienne Nalini Vidoolah Mootoosamy, traduit par Federica Martucci est présenté avec des extraits, des entretiens et la participation iconographique d’un photographe.
CE QUE LES FORMES DISENT
Une audace formelle.
Ce qui m’intéresse, c’est que l’invention formelle fasse sens – des textes où la forme éclaire le contenu et où le fond, en retour nourrit l’invention. Je trouve aussi que les œuvres qu’on entendra lors de cette édition offrent toutes, même si très différemment, une certaine distance ludique qui aiguise le regard : elles savent nous décaler pour observer le monde et le penser autrement — peut-être en avons-nous besoin.
Cette audace formelle, qu’on peut particulièrement relever cette année, pourrait être, entre autres, une réponse à l’irruption massive de l’intelligence artificielle dans nos vies. Elle nous donne le sentiment d’un monstre inconnu qui déferle sur nous, avec la crainte de nous sentir dépassés, comme si l’on pouvait nous voler quelque chose — notre âme ? – jusqu’à faire naître en nous le sentiment de n’être que des demi-robots formatés, manipulés par la technologie. Certains textes l’affrontent directement, comme celui de Magdalena Schrefel, ou celui de Jorge Palinhos pour mieux leur faire face. La question étant toujours : qui est aux commandes, qui en détient le pouvoir ? Un autre péril est présent dans nos têtes : le désengagement auquel la culture est confrontée.
Peut-être que tout cela nous donne davantage l’envie de nous resserrer autour de l’essentiel, d’aller à l’os, vers une force authentique, humaine et solide, et de revendiquer la créativité artistique. C’est peut-être une forme de résistance que de lutter avec la langue, la poésie, l’imaginaire, l’indiscipline, pour affirmer ce que peuvent encore les textes de théâtre. Certains textes m’ont bouleversée par leur liberté d’invention, leur humanité et leur grande sensibilité. Cela donne de la force.
LA MOUSSON COMME SISMOGRAPHE DU MONDE
Effondrement, violences, solitudes.
Ces thèmes résonnent d’un texte à l’autre : la notion d’effondrement semble désormais acquise, installée autour de nous, au point que certains textes, qu’on aurait pu prendre pour des dystopies il n’y a pas si longtemps, se révèlent aujourd’hui bien réels. Chez Angus Cerini, par exemple : une sécheresse extrême suivie d’inondations terribles — ce qui pourrait en faire le décor d’un texte fantastique — ressemble à notre actualité. L’auteur nous racontait comment sa ferme en Australie avait entièrement brûlé, et quand la catastrophe touche de si près, comme lors des incendies récents en Gironde, le choc de voir que ce qui relevait de l’imagination est devenu un morceau de réel, impose sans doute d’autres manières de considérer le monde, et donc de l’écrire. Une fin de Sébastien David résonne aussi fortement.
Les violences faites aux femmes (violences sexuelles et féminicides) continuent de se raconter inévitablement, et il reste important d’ouvrir la parole sur ce sujet. De nombreux textes ont été traversés par cela ces dernières années, souvent avec des écritures-témoignages. Dans les textes présentés ici, quelque chose se déplace : cette parole est davantage transposée, pour être audible autrement, avec des formes qui surprennent. Je trouve à ce titre que le texte de Jana Milivojević, grave sous des allures légères, va dans ce sens, tout comme celui de la dramaturge russe Youlia Toupikina, une comédie noire hantée, en arrière-plan, par la guerre en Ukraine.
Autre thème, nos solitudes, dans un monde hyperconnecté : elles cherchent souvent le contact, mais les technologies y ajoutent leur part de mirage, de mensonge, de superficialité, de consommation rapide… Y a-t-il une conscience de cela, aujourd’hui ? Je crois que nous sommes moins dupes, tout en mesurant ce que ces outils peuvent offrir par ailleurs comme ouvertures.
Reste qu’il s’agit, à chaque fois, de reprendre la main, et de se réapproprier sa propre histoire depuis des regards différents, et en jouer – cela permet de dépasser ce sentiment de solitude par l’autodérision… Le texte d’Adil Hassaïni, À court de larmes, m’a aussi beaucoup amusée sur la question de la légitimité à raconter une histoire : qui peut parler ? — et tous les malentendus que cela peut faire naître. Le théâtre, c’est un élan d’altérité qui pousse à aller vers l’autre, à se projeter en lui — sans verser dans la domination ou la colonisation —, et nous imaginer l’autre est essentiel : cela fait partie de l’échange et de notre compréhension du monde, de l’être humain.
AU-DELÀ DES LECTURES — LE POULS COLLECTIF
Conversations, conférence, cabarets.
La Mousson se développe aussi avec l’université d’été, les conversations, la conférence et elle se vit avec les cabarets du soir, les concerts et beaucoup de rencontres informelles.
Les cabarets proposent quelque chose de plus pluridisciplinaire et festif.
Comme le spectacle Cabaret Love qui permet aussi d’ouvrir à un public plus large. Le Kabaret Pupkin possède une part de spontanéité, puisqu’il s’invente dans l’ici et maintenant, avec les en intégrant artistes de la Mousson. Chaque année un·e artiste est invité·e à réaliser un cabaret. Nous avons envie, à l’intérieur du festival, de ménager ces moments festifs et rassembleurs — et de retrouver, le dernier soir, les artistes qui ont porté la Mousson, réuni·e·s dans un moment de fête.
CERINI
Et le monde resplendit, d’Angus Cerini, traduction de Dominique Hollier.
Angus Cerini est un auteur que nous suivons depuis plusieurs années : nous avions présenté L’Arbre à sang, puis La Splendeur, avant celui-ci. C’est, je trouve, un auteur majeur, qui parvient à faire porter un propos toujours profond par une forme qui invente une manière de voir et qui ne cesse de se renouveler.
Le texte que nous entendrons ce soir part d’un point de départ très sensible — le suicide d’un fermier de quatre-vingts ans — dont on ne saisit peut-être vraiment le geste qu’à la fin. À travers ce geste, c’est toute la dévastation de la nature et de l’écosystème qui se donne à entendre et la place que peuvent encore occuper les agriculteur·ice.s dans leur propre pays. Premiers confrontés au dérèglement climatique, liés au vivant, à l’animal, à la terre, ils portent une violence qui crie à travers eux. Ce sont des sujets qui, comme pour beaucoup, me secouent – et qui posent la question plus large du soin que l’humain porte au vivant.
Ce qui m’a saisie, c’est d’avoir accès à cette violence tout en étant prise par la beauté de l’écriture — la délicatesse de la relation d’amour qui unit ce couple âgé, témoin de l’effondrement et disposant de très peu de temps pour agir. Puis, finalement, resté seul, l’homme fait ce geste magnifique : redonner à la nature ses champs. Deux choses belles se rejoignent : l’amour, et la possibilité d’aider la nature à renaître. Un mouvement de vie s’y loge — la nature continue, malgré tout — et avec ce mouvement, quand même, il reste de l’espoir. La construction, ensuite, est passionnante : des tableaux ou fragments de vie qui peuvent, comme le dit l’auteur, se dérouler aussi bien en une heure qu’en vingt ans, où la mémoire ressurgit sans cesse, redonnant à l’ensemble sa continuité et son émotion.
Le texte est capté par France Culture, avec une écoute au casque — une écoute proche et sensible, pour être au plus près de la grande humanité de ce texte. Le texte comporte beaucoup de didascalies : à la lecture, on serait presque tenté de les entendre dites, mais l’auteur affirme qu’elles ne sont pas faites pour cela. Beaucoup d’entre elles concernent le ressenti des personnages : celles-là, je les garde comme une matière pour les acteurices, sans les faire entendre. D’autres, en revanche, seront dites. Je suis consciente qu’il faut tenir une double écoute — celle des spectateurs, et celle des auditeurs lors de la diffusion sur les ondes.
CLÔTURE / OUVERTURE
Vers demain.
Ce que cette édition m’apprend, c’est peut-être ceci : si les textes portent chacun une recherche de leur propre créativité, ils cherchent aussi, plus largement, comment se tenir face au monde — sans en connaître encore forcément le chemin. Oui, partout, cela se cherche encore pour pouvoir se projeter autrement que dans la seule survie. Par où cela pourrait-il se construire ? Nous sommes là, avec ces œuvres, dans cette recherche, l’oreille tendue, à l’écoute.
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