« L’Apparition » • Entretien avec Sandrine Roche

« Comme un compost langagier »
Propos recueillis par Arnaud Maïsetti
Origine / trajectoire
L’Apparition s’ouvre sur une plaine, un canyon, une terre rouge où un homme s’arrête et décide que ce sera ici — comme si le texte lui-même rejouait, dans sa toute première scène, le geste de fondation qu’il va ensuite interroger pendant trente-neuf pages. D’où est venue cette scène primitive, qui convoque nos imaginaires de far-west pour mieux aussi en interroger les mythes et l’héroïsme voilant sa violence : une image, une phrase, une obsession avant même de savoir ce qu’elle deviendrait ?
C’est d’abord la question du paysage qui m’a animée: le regard (ou l’absence de regard ) qu’on pose sur lui en tant qu’entité à part entière, la part d’invisible qu’il recèle, les histoires cachées qui le composent. Je m’interroge sur la forme d’écriture et le type d’histoire que le relief, le climat, la composition organique d’un paysage font advenir, et inversement ce que les histoires passées ont éventuellement créé de relief, de climat, et de composition organique. Cette interrogation s’incarne dans la recherche d’une forme littéraire plus que dans un propos. C’est à dire que je cherche ce que la forme même du paysage et ses transformations successives induisent de formes littéraires qui font elles-mêmes histoires…
Ce texte s’inscrit dans un parcours d’écriture déjà long. Qu’est-ce qu’il prolonge, de ce que tu portes depuis longtemps — et qu’est-ce qu’il rompt, peut-être délibérément, avec ce que tu as écrit jusque-là ?
Je pense que dans le fond il agite à peu près les mêmes obsessions : la question de l’individu et du groupe, la liberté, le pouvoir, l’humiliation. Il y a aussi la question de l’oralité comme moteur premier de l’écriture, qui reste très présente, même si je m’amuse à la malmener un peu. Mais ce texte a ceci de particulier qu’il opère un virage profond dans ma façon d’envisager l’écriture elle-même. Il fait suite à une importante et longue crise de sens qui m’a obligée à ré-interroger mon métier et surtout mes envies en profondeur. Sortir de la nécessité de produire / être éditée / être jouée / gagner des prix, etc. Retrouver le sens de l’écriture hors contraintes de toutes sortes. J’ai pris un an pour travailler cet endroit de désir perdu, et à l’issue de ce long périple souterrain j’ai ré-empoigné des lettres, des signes, des mots et j’ai recommencé à les brasser avec beaucoup de gourmandise et d’ appétit, mais d’une façon absolument nouvelle, tant dans la mise en route du processus d’écriture que tout au long du chemin qui a amené à la finaiisation du texte. Disons que l’Apparition est une sorte de marche-pied qui m‘a permis de mettre en place un nouveau protocole de travail, pour m’attaquer sérieusement à un objet littéraire conséquent que j’avais jusqu’alors du mal à affronter. Et que je suis en train d’écrire, sans autre velléité que de mener un chantier littéraire qui me dépasse joyeusement.
Tu situes cette fable dans une Amérique jamais nommée mais partout reconnaissable — Founding Fathers, terres à prendre, Destinée Manifeste en creux. Qu’est-ce que ce déplacement géographique et historique te permettait de dire, que tu n’aurais pas pu dire en l’ancrant ici, dans notre propre histoire ?
C’est une fable qui prend appui sur un imaginaire collectif simple, évident, mondialement partagé, pour mieux le tordre et le remettre en question. Le choix des états-unis d’Amérique et toute la mythologie qui les entoure, depuis la conquête de l’ouest jusqu’au MAGA trumpien en passant par une foultitude d’objets, sons, images, qui peuplent les esprits et les corps du monde entier, permet de travailler un brouillage à plusieurs niveaux : c’est un monde qu’on connait, qui ressemble au nôtre, qui est distant et en même temps très proche, objet de haines et de fantasmes. C’est aussi un monde qui en appelle à la fiction et permet donc de jouer sur plusieurs plans de façon ludique. Contrer un récit unilatéral en fabriquant un monde bricolé, rapiécé ; rendre visible les failles du grand mythe national en jouant avec une iconographie de pièces rapportées.
Une forme — le conte
Le récit ne vient jamais de face : il est rapporté par une voix qui dit tenir ses informations des carnets d’un scribe, Chatterbox, comme si personne n’avait le droit de raconter au plus près, sans médiation ni retard. Qu’est-ce que ce détour par l’archive te permet, peut-être, de tenir à distance — ou au contraire de faire entendre, que la voix directe aurait étouffé ?
Il faut dire avant tout que j’ai une sorte de fascination pour l’enquête et la recherche. Je me passionne régulièrement pour quelques signes trouvés au hasard d’un chemin, qui sont prétexte à re-questionner l’ensemble de ce que j’ai pu voir ou entendre ou lire de façon plus traditionnelle. Le carnet de voyage, le bout de papier froissé trouvé sur un rivage est un subterfuge que j’ai déjà utilisé par le passé (La Vie des Bord(e)s, Itinéraire sans Fond) pour jouer sur les questions de vérité et de réalité : creuser le réel, questionner ce qui fait monde. C’est ce qui avait généré l’écriture de Peindre le Silence d’après ces quelques fragments si mystérieux d’Eschyle sur Niobé. L’archive, vraie ou fausse, permet de créer différents niveaux de narration, qui obligent à questionner tout ce qui est raconté ; elle provoque une mise en abîme du discours : construire un récit tout en s’appliquant à en déconstruire l’aspect unifiant ; détricoter le mythe tout en l’érigeant.
Ta syntaxe déborde, hésite, recommence, se laisse traverser de virgules et de tirets qui refusent d’arrêter la phrase, jusqu’à ce que la langue elle-même semble prendre corps dans la matière en même temps que le paysage qu’elle décrit. Qu’est-ce que cette langue-là te permettait de faire, que la narration ordinaire ne t’aurait pas permis ?
Ce texte est conçu comme un compost langagier, avec tout ce que la langue propose de tâtonnements, indélicatesses, détritus, brutalités, ruptures, étonnements. L’histoire se déploie par la bande, dans les interstices, les intermédiaires. Elle circule dans les frontières entre les genres (dans tous les sens du terme) pour explorer entre les lignes le rapport que nous entretenons au réel et à sa formulation. Tantôt choral, tantôt narrative, jouant avec des formes plus ou moins dialoguées, la pièce cherche, tout comme ses personnages, à s’extirper de l’amoncellement de matière dans lequel l’histoire est empêtrée. Tout ce qui est de l’ordre de la mécanique de langue, les « comme qui », les échos syllabiques, les anglicismes, etc, sont là pour casser le récit, le remettre sans cesse en jeu, sans possibilité de reprendre son souffle. C’est une multiplication de mots, d’images, de sons, qui ne trouvent pas de ligne droite pour avancer. Le déploiement est arborescent, sans cesse remis en jeu. Il inonde la page et devient une pâte dans laquelle les corps se figent, s’empâtent. J’ai pensé le texte dans un entremêlement de voix, ou plutôt une cacophonie. Dire les mots permet de tenir debout. Or les mots qui sont projetés par les protagonistes racontent de moins en moins, et la place du corps devient périlleuse. Plus la parole abonde, plus les corps s’enlisent. Ils sont engloutis.
Le conte est une forme qu’on associe à l’enfance, à la transmission, à une vérité qui se répète pour se garantir — le tient ne cesse pourtant de douter de ce qu’il raconte, de se corriger, de reprendre une même scène plusieurs fois. Qu’est-ce que tu chercherais ici à mettre en crise, en choisissant précisément cette forme-là pour une histoire qui ment ?
Sans doute ces vérités imposées dont on nous abreuve par le biais d’une multiplication de récits de sons et d’images qui ne racontent rien mais qui occupent l’espace et les corps et les saturent.
Raconter le mythe non pas pour solidifier une communauté autour des images fortes qu’il irrigue, ni déployer un discours unifiant, mais au contraire pour s’en moquer, est aussi une forme de transmission. Créer un conte qui raconte le faux, le doute, le questionnement ; un conte qui rit de ce qu’on cherche à lui faire dire, et qui s’enlise, c’est une forme qui propose, je crois, la transmission d’un endroit de résistance.
Des enjeux – de la violence fondatrice et comment lui faire face
Un homme s’arrête sur une terre, décide qu’elle est à lui, et tout un monde — commerce, lois, corps — se construit à partir de cette seule décision, sans qu’on lui demande jamais au nom de quoi. Qu’est-ce qui t’appelle dans ce moment précis où quelqu’un décide qu’un monde commence ici, avec lui pour seule autorité ?
Le monde dans lequel je vis est rempli de ces personnages qui passent l’entièreté de leur existence à accumuler du pouvoir et imposer leurs fictions… On a évidemment l’exemple de la mégalomanie généralisée des hommes politiques et des grands chefs d’entreprises. Mais à vrai dire, à toutes les échelles et dans tous les milieux, ce même mythe du grand conquérant se reproduit et il fait des ravages. Tout ce qui relève de la pensée et de l’organisation collective fait partie de la marge, de la résistance, du bord de route.
Le geste de MaranE — s’interposer, protéger — devient dans la mémoire de la ville l’origine du mal qu’elle subit ensuite : celui qui a sauvé devient celui qu’on accuse. Comment dirais-tu cet intérêt pour cette manière qu’ont les communautés de retourner leurs propres fautes contre ceux qui les ont regardées en face ?
MaranE est symbole d’une altérité sociale et physique : c’est une personne qui bouge et parle autrement, et son altérité génère le conflit car elle met en doute ce que sont les autres. Je suis fascinée par ce que la différence génère de violence dans un groupe et, paradoxalement, de ce qu’elle permet de solidarité : combattre, se moquer absorber… La personne MaranE n’est pas l’étranger.ère dans le sens migratoire du terme, c’est celui ou celle qui fait prendre pleinement conscience à la communauté de ce qu’elle est ou de ce qu’elle n’est pas. Celui ou celle qui met en doute les habitus, et devient par la même non seulement le sujet de défiance et d’attaque. C’est aussi paradoxalement celui ou celle qui, en ouvrant le regard sur les problématiques communes du groupe, lui permet de se solidariser contre lui/elle, et ainsi de rester unie et de continuer à avancer.
Tu fais du viol un geste qui porte toute la violence de la fondation — celle d’un corps et celle d’une terre, comme si l’une ne pouvait s’écrire sans l’autre. Qu’est-ce que ce texte pourrait t’avoir appris, en l’écrivant, sur la manière dont une communauté se fabrique des coupables pour ne jamais nommer ses bourreaux ?
Je ne suis pas encore capable de savoir ce que ce texte m’a appris. Il met en jeu trop de changements pour que je puisse encore pleinement les réaliser. Je sais qu’il a changé un certain nombre de chose de façon radicale dans ma façon appréhender l’écriture. Mais je pourrais parler de ces changements plus tard, quand je les aurais – peut-être – digérés…
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