« Une fin » • Entretien avec Sébastien David

« Je cherche le tiraillement entre le kitsch et le tragique »
Propos recueillis par Laetitia Guichenu, pour Temporairement Contemporain
Peux-tu présenter ton parcours d’auteur / metteur en scène / enseignant ?
Je porte plusieurs chapeaux. Parfois plusieurs en même temps, parfois un seul : tous les combos sont possibles. J’ai d’abord été formé comme acteur à l’École nationale de théâtre du Canada (promotion 2006), mais très tôt, c’est davantage l’envie de créer et d’écrire qui s’est imposée. Depuis maintenant vingt ans, je me consacre exclusivement au théâtre, en pratiquant à parts égales les métiers d’auteur et de metteur en scène. J’ai ainsi pu prendre part à une soixantaine de productions, lectures, résidences, laboratoires et autres aventures.
Depuis 2012, je suis directeur artistique d’une compagnie de création qui, cette année, a fusionné avec une autre compagnie pour devenir MOTTO. Cette nouvelle structure est dédiée à la création contemporaine, québécoise comme étrangère. Beaucoup de projets très excitants s’en viennent au cours des prochaines saisons.
En parallèle, j’enseigne de façon récurrente dans plusieurs écoles de théâtre professionnelles au Québec, que ce soit en interprétation, en écriture dramatique ou en mise en scène. Je dirais même que c’est en transmettant que j’ai le plus appris. Enseigner oblige à clarifier sa pensée, mais surtout à se demander ce qui est vraiment essentiel à transmettre.
Et dans quelques jours, un nouveau chapitre s’ouvre pour moi puisque je deviens directeur du programme d’interprétation de l’École nationale de théâtre du Canada. C’est un retour à l’alma mater. J’aurai donc la chance d’accompagner, au cours des prochaines années, celles et ceux qui feront le théâtre québécois de demain.
Penses-tu pouvoir écrire sans le théâtre ? Peux-tu expliciter ce que le théâtre apporte à ton entreprise d’écriture ?
La réponse est simple : non. L’idée de me lancer dans l’écriture d’un roman, d’un recueil de poésie ou de quelconque autre forme me terrifie. Il faut dire que je n’écris pas beaucoup. J’ai toujours un projet d’écriture en cours, mais je m’y consacre à des moments très précis dans l’année, puisque je travaille sur beaucoup de projets simultanément. J’admire beaucoup celles et ceux qui s’y adonnent quotidiennement et qui laissent le geste de l’écriture les guider. J’ai l’impression que mon chemin est plutôt le contraire. J’essaie d’être à l’écoute de mes obsessions, à l’écoute des échos du monde ; mon projet d’écriture du moment devient alors un réceptacle pour tout ce qui me traverse. Puis, il arrive un moment où la pièce devient autonome. C’est là que je dois commencer à obéir à ses lois et à ses contraintes.
Ce qui fait pour moi la singularité de l’écriture théâtrale, c’est son rapport à l’instant présent. Elle est faite pour vibrer ici et maintenant, dans un espace, à travers des corps, devant un public avec qui elle doit rapidement créer un pacte. Je trouve ça extraordinaire de pouvoir penser son incarnation dès le départ.
D’ailleurs, j’ai commencé à expérimenter l’écriture de plateau afin d’aller encore plus loin dans cette incarnation. C’est assez nouveau pour moi et je tente encore de baliser ce changement de paradigme. J’ai vécu ma première véritable plongée dans l’écriture de plateau en 2020, et cette expérience a complètement bouleversé ma façon de faire du théâtre. À partir de matières textuelles, d’improvisations et d’idées formelles, je me suis mis, avec une équipe, à inventer un spectacle qui n’existait pas encore.
Tout d’un coup, dans une boîte noire, j’ai vu des personnages naître dans une musique, un costume, une lumière, un espace, une ambiance, avant qu’ils ne se figent, noir sur blanc, sur une page. Mon équipe et moi sommes devenus à la fois spectateurs et créateurs d’un objet qui se dessinait à grands traits sous nos yeux. Mon spectacle Une fille en or est né de cette expérience marquante, faite d’allers-retours entre écriture au plateau et écriture plus traditionnelle. Une fin n’a pas du tout été conçue de cette façon, mais mon prochain texte, oui. Je sors tout juste d’une résidence avec une équipe. Qui sait où ça me mènera ?
As-tu des rituels d’écriture ?
Un seul : la musique.
Le son occupe une place vraiment importante dans ma vie comme dans ma démarche artistique. Souvent, avant d’écrire une pièce ou même de mettre en scène un spectacle ou même une mise en lecture, je cherche l’ambiance sonore de la proposition. C’est comme une période de pré-recherche. Ça me permet de fréquenter l’œuvre de manière plus organique, avant même de savoir exactement où elle va me mener. J’ai un nombre incalculable de playlists dans mes archives, associées à différents projets. Elles sont précieuses.
Dans Une fin, par exemple, plusieurs pistes musicales sont nommées directement dans les didascalies. J’ai longtemps hésité à les inscrire dans le texte, mais ces morceaux étaient devenus tellement importants pendant l’écriture que je n’arrivais plus à les dissocier de la pièce. Je les vois comme des indications, presque comme des émotions encapsulées dans une piste sonore.
Je ne m’attends absolument pas, par contre, à ce qu’une personne qui mette la pièce en scène les conserve telles quelles. Elles sont plutôt là pour transmettre quelque chose de l’ambiance, du rythme ou de l’état dans lequel j’ai écrit certaines scènes. Une façon, peut-être, de laisser une trace sensible de l’écriture.
Peux-tu nous emmener du côté de ta pratique ?
Je viens d’une classe moyenne d’une banlieue tranquille non loin de Montréal, où se mêlait maladroitement pauvreté et confort médiocre. Mes parents, comme beaucoup de leur génération, voulaient pour leurs enfants une éducation qu’ils n’avaient pas eue. Et si je parle de ça, c’est que cette disposition-là a teinté énormément mon univers artistique, notamment par la galerie de personnages que j’expose.
Je me suis rendu compte récemment que si on observe la colonne vertébrale de tous mes textes, en enlevant la chair autour, il reste un narratif assez similaire : on y voit systématiquement des gens ordinaires qui tentent de trouver leur place dans un monde qui les dépasse.
Je fais pas un théâtre frontalement politique, je fais un théâtre à échelle humaine où je tente de « mettre en sensible » notre rapport au monde en constante mutation.
Je fabrique un théâtre de personnages (comme j’aime les personnages !) : ils sont ordinaires, ou atypiques étouffés par l’ordinaire, ils sont maladroits, n’ont pas toujours les bons mots, ne posent pas toujours les bonnes actions. Je ne les juge pas, je tente de les laisser vivre et je crois que pour cette raison-là, ils suscitent facilement l’empathie.
Je cherche aussi dans mon théâtre ce que j’appelle le tiraillement entre le kitsch et le tragique. Pour le dire autrement, je fais cohabiter le futile et le signifiant, le petit et le grandiose, le banal et l’épique, les graves et les aigus. C’est tous ces contrastes-là qui composent pour moi l’équilibre entre le kitsch et le tragique.
Aussi, la question de l’oralité est très importante dans ma démarche. Quand j’écris, je dis. À voix haute. Je vois le texte théâtral comme une partition : les mots, comme de la musique ; le souffle comme mouvement de départ. Et j’écris sans ponctuation. Mes personnages réfléchissent en parlant, leurs pensées se construisent sous nos yeux, leur langue est vive, maladroite, truffée de répétitions, d’hésitations, de futilités. J’utilise le dialogue, mais aussi beaucoup le monologue et la tirade pour notamment travailler le flot de la pensée. Ce rythme et cette verve donne un naturalisme que je qualifierais d’oblique à mon écriture.
Y a-t-il des auteurs et/ou des metteurs en scène qui t’inspirent ?
Le dramaturge australien Daniel Keene met en scène des personnages provenant majoritairement des classes populaires et donne une forme singulière à leur oralité : une écriture sans ponctuation qui peut rappeler l’hypernaturalisme, mais qui, lorsqu’on s’y attarde, s’en éloigne rapidement. En fait, il donne du rythme et de la musicalité à une langue banale. J’ai découvert son écriture un peu par hasard quand j’avais 20 ans, dans la bibliothèque de l’École nationale de théâtre du Canada. Il m’a inspiré sur le coup. La traduction est assurée avec brio par Séverine Magois qui a su incarner merveilleusement son rythme en français. Nos univers n’ont pas grand-chose à voir, mais je crois que Keene m’a donné la permission d’aller dans des endroits où je n’aurais peut-être pas osé aller seul.
J’ai aussi comme modèles d’autres dramaturges que j’admire, même si les corrélations entre leur travail et le mien sont parfois très subtiles, voire perceptibles uniquement par moi-même ! Comme je le disais plus haut, c’est peut-être surtout qu’ils et elles élargissent mes horizons par leur savoir-faire. Martin Crimp, Caryl Churchill et Alice Birch pour la singularité de leurs structures dramatiques, toujours intimement liées au fond ; Jon Fosse pour son écriture-partition, et surtout son rapport au silence ; Arne Lygre pour sa pièce Je disparais, que je relis fréquemment quand je veux me rappeler pourquoi j’aime la dramaturgie : pour sa capacité à faire surgir et à entremêler habilement une multitude de récits poignants.
Et dans une autre catégorie, où l’écriture textuelle devient un élément parmi d’autres au sein d’une démarche plus horizontale, Philippe Quesne et Vimala Pons sont mes « égéries » des dernières années. Ce sont eux que j’ai envie de suivre pour questionner l’écriture de plateau.
Du côté du Québec, j’admire beaucoup d’artistes que j’ai la chance de côtoyer régulièrement : les metteur.se.s. en scène Philippe Cyr, Catherine Vidal, Louis-Karl Tremblay, Maxime Carbonneau et Alexia Burger, mais aussi des auteur.ice.s comme Sarah Berthiaume, David Paquet et Marie-Hélène Larose-Truchon dont je monte présentement le dernier texte au titre incroyable : Enfin te voilà (Britney Spears) !
Peux-tu nous parler de la scène contemporaine que tu fréquentes ?
Montréal est une ville avec une vie culturelle très riche, et le théâtre y occupe une place de choix, même si, paradoxalement, seule une petite partie de la population le fréquente. Beaucoup de nos institutions culturelles sont nées dans les années 1960 et 1970, au moment où l’identité nationale québécoise s’est affirmée avec force, et plusieurs d’entre elles sont encore très actives aujourd’hui. Le théâtre québécois a d’ailleurs toujours agi, à mes yeux, comme une sorte de radiographie de notre identité, de nos préoccupations et de nos transformations au fil du temps.
Les programmations font une très grande place au théâtre de création, mais aussi à la traduction de textes contemporains étrangers. Les reprises de classiques existent bien sûr, mais elles sont moins nombreuses qu’en Europe par exemple et se retrouvent davantage dans certaines institutions qui entretiennent un rapport plus soutenu avec le répertoire.
Je fais ce petit cours d’histoire très sommaire pour finalement dire que je fréquente à peu près tous les théâtres de Montréal de façon régulière ! J’essaie de voir beaucoup de spectacles, dans des institutions aux mandats et aux esthétiques très différents. Mais je dois avouer que j’ai tout de même un petit faible pour le Théâtre Prospero, Espace GO et le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, trois lieux qui, chacun à leur manière, accordent une place importante aux écritures contemporaines, à la création et à des formes théâtrales qui cherchent à se réinventer.
Ce n’est pas la première fois qu’une de tes pièces est accueillie à la Mousson ?
Je suis venu à la Mousson d’été en 2015, je crois, pour y présenter mon deuxième texte pour le théâtre : Les morb(y)des. L’année précédente, ce même texte avait été mise en lecture à la Comédie-Française dans le cadre d’un cycle de lecture de textes contemporains. J’étais un jeune auteur et ne comprenait pas du tout pourquoi la France pouvait être intéressée par une fiction qui mettait en scène deux sœurs obèses engluées dans un demi-sous-sol d’un quartier défavorisé de Montréal dans une langue archi-québécoise et aussi très crûe !? Même encore aujourd’hui, j’en suis étonné…
Je me rappelle aussi que l’école d’été m’avait impressionné. J’étais ravi que tant de jeunes s’intéressent au théâtre contemporain, du moins assez pour passer des journées entières sur place. Je me rappelle des fêtes endiablées sous la tente…
En fait, je ne me rappelle pas de tout à force de boire et danser.
Peux-tu également nous parler d’Artcéna et du soutien que tu as obtenu ?
Nous n’avons pas, chez nous, un organisme équivalent. Il y a certes des conseils des arts qui nous octroient des subventions et permettent à des compagnies de poursuivre une mission à long terme, mais pas un soutien comme celui qu’offre Artcena. Je sais que ce n’est pas parfait, mais je trouve que c’est vraiment un bel incitatif à la découverte de textes originaux. Pour ma part, c’était la première fois que j’y déposais un texte. D’ailleurs, la grève de Postes Canada a bien failli me faire disqualifier… C’est grâce à ce concours que j’ai pu rencontrer Lélio Plotton et Lola Molina par l’entremise de Frédéric Maragnani qui ont décidé d’aller de l’avant et de produire Une fin en France cette année. Ils ont créé une expérience théâtrale et sonore mixant une troupe d’acteur.ice.s professionnel.le.s et amateur.ice.s. Je n’ai malheureusement pas pu y assister, mais je trouvais la forme judicieuse et complètement en phase avec mon texte. Et voilà qu’ils réitèrent l’expérience à la Mousson, avec d’autres humains qui se prêteront au jeu. Ça me touche beaucoup.
Dans quel contexte ta pièce a-t-elle été écrite ?
Commencé quelque part en janvier 2018, ça m’aura pris six années pour peaufiner ce texte choral. Ce n’était pas une commande, c’est un projet de cœur que j’ai commencé, seul, loin de tout désir de production au départ.
L’étincelle d’Une fin est née après avoir écouté une table ronde à la radio où l’on parlait de la présence récurrente de l’apocalypse dans des œuvres cinématographiques et littéraires. S’il y a énormément d’exemples dans ces domaines, ce n’est pas du tout le cas au théâtre où les auteurs et les autrices semblent avoir boudé ce type de récits. Du moins, c’était le cas en 2018, mais je crois qu’aujourd’hui, ce ne l’est plus !?
Pour certains, les fictions apocalyptiques sont des manières de tordre les questions écologiques en les dépolitisant ; pour d’autres, c’est tout simplement une façon de réfléchir sur ce que nous sommes et même sur ce que nous devrions être ; et pour d’autres encore, ce type de fiction dresse un constat d’un présent dont on souhaiterait souligner l’horreur. En fait, dans la plupart des œuvres, l’apocalypse choisie représente souvent le reflet de l’époque. « À chaque époque, sa crainte » dit-on. D’ailleurs, le roman I am Legend a été adapté trois fois au cinéma à travers le temps et son apocalypse a été chaque fois différente : une peste dans le premier, une guerre biologique dans le deuxième puis une mauvaise manipulation de vaccin dans le troisième. Mais peu importe sa forme, on dit que depuis toujours, l’humain a ce besoin viscéral de créer des images et des récits de la fin du monde afin de dépasser ces récits et ainsi vivre une catharsis.
Et puis, je tombe, pendant mes recherches, sur une entrevue de (feu) Hubert Reeves qui déclare : « Nous avons déjà éliminé la moitié des espèces vivantes. Ça correspond à ce qu’on appelle une extinction de masse. La sixième depuis un milliard d’années, mais la plus grave car la plus rapide. Auparavant, cela prenait des milliers d’années, maintenant, c’est des décennies. La vie peut s’adapter, mais pas à cette vitesse. » Ça m’a sonné.
Impossible de ne pas entendre tous ces discours alarmistes qui colportent l’idée d’un décompte vers notre fin imminente et à la vitesse possiblement fulgurante à laquelle elle pourrait advenir. Ces discours sont souvent liés aux tensions géopolitiques mondiales, aux effets de la pollution ou encore au réchauffement climatique. Beaucoup de scénarios qui relevaient de la pure fiction sont en train de devenir réalité : il y a quelques années, au Cap en Afrique du Sud, on a fait face à la première pénurie d’eau. Et d’autres villes du monde connaitront le même sort dans un avenir rapproché. Jamais l’environnement n’aura pris autant de place dans les médias : les scénarios se multiplient et on sent monter partout à la fois un sentiment de panique et un sentiment d’impuissance. Sans aborder ces sujets de manière frontale, j’ai eu le désir de travailler sur une matière qui puiserait sa source dans ces circonstances historiques, surtout de l’ambiance qu’elles créent. Ce n’est pas un hasard si j’ai choisi l’expansion du soleil, l’astre qui rend la vie possible, comme menace. J’avais envie de partir de quelque chose de réel. Le soleil deviendra, à terme, ce qu’on appelle une « géante rouge », un phénomène naturel dans la vie d’une étoile. C’est inévitable : son volume augmente progressivement et finira par faire fondre la terre. Dans Une fin, je prends ce phénomène, mais au lieu qu’il se produise sur 4 milliards d’années, je le fais arriver plus vite, à l’image de nos vies qui accélèrent.
Je finirais en disant qu’il y a toujours un risque à écrire une pièce avec une aussi grande distribution dans le contexte économique actuel : celui qu’elle ne soit tout simplement jamais montée ! Mais en février 2025, Une fin a bel et bien vu le jour sur la scène du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, portée par seize interprètes et musiciens.
Ce texte me semble une réflexion sur la fin du monde mais peut-être surtout sur nos croyances ?
Oui, je crois que cette affirmation est assez juste, mais je pense que le texte y réfléchit en explorant la question du deuil existentiel dans sa dimension collective. Une fin s’amorce d’ailleurs par cette interrogation, presque déjà nostalgique, d’un personnage : « C’est quoi, être un humain ? ». Une question que je me suis réellement posée et à laquelle, dans l’écriture, j’ai laissé mes personnages tenter de répondre eux-mêmes
Une fin parle d’humanité dans ce qu’elle a de plus intime et de plus simple. Une fin parle de la soutenable banalité de l’être. D’empathie aussi. Et j’ai eu envie d’un geste d’écriture franc : entremêler le plus de destins possibles dans une pièce chorale, une pièce-mosaïque. Il n’y a pas de héros. Ou alors le sont-ils tous ? Je ne sais pas, mais il s’agit de provoquer la rencontre, de faire s’entrechoquer des croyances pour que ce soit l’addition des récits qui amène de la complexité. Exit, donc, les scènes graphiques impressionnantes de la Terre vue de l’espace, j’ai plutôt écrit des scènes vues du cœur.
Alors, c’est quoi un humain ? Dans Une fin, c’est un infirmier qui s’occupe encore des patients alors que le reste du personnel soignant est parti. C’est un vieil homme qui prend en charge un enfant inconnu resté seul. C’est une jeune fille qui tente d’accumuler mes expériences de toute une vie en peu de temps. C’est une femme qui se fait refaire les dents et qui sourit enfin. C’est un DJ qui tente de divertir un public sur un bateau de croisière. C’est des gens qui font du bénévolat dans un aréna.
Ton texte mêle de manière efficace plusieurs tonalités, de la plus tragique à la plus comique, et c’est ce qui traduit peut-être le mieux notre condition à la fois démesurée et dérisoire… Peux-tu préciser tes intentions à ce sujet ?
Il faut dire que ce mélange de tonalités caractérise mon écriture depuis mes débuts. C’est exactement ce dont je parlais plus haut : ce fameux tiraillement entre le kitsch et le tragique. Mais je crois tout de même que la forme d’Une fin m’a permis d’aller encore plus loin dans le frottement.
Je me rappelle que les premières scènes que j’avais écrites étaient plutôt dramatiques. C’était chiant. C’est vraiment lorsque j’ai trouvé un certain décalage que la dimension théâtrale est apparue. Comme par exemple, cette jeune fille sur la route qui, en quelques jours, multiplie les expériences comme si c’était celles d’une vie entière. Ou cet homme qui s’improvise DJ sur une croisière apocalyptique. Je dirais que j’ai plutôt tenté d’observer ce qu’il y avait à côté de la catastrophe, ce qui n’était pas impressionnant ni grandiose à prime abord, ce qui était à l’intérieur de nous.
Et puis, dans ce tiraillement, est aussi né la douceur. Il y a beaucoup de douceur et de tendresse qui jaillissent de ce texte. Beaucoup plus que je ne l’aurais crû au départ. « C’est ainsi que finit le monde, pas dans un fracas, mais dans un murmure » a écrit T.S. Elliot. Cette citation m’a inspiré énormément pendant l’écriture.
Y a-t-il une dernière question que je ne t’ai pas posée à laquelle tu rêves de /souhaites quand même répondre ? (alors nous ferons comme si je l’avais posée ! )
J’ai assez parlé, non ? Je veux simplement ajouter que je suis déçu de ne pouvoir me rendre à la Mousson cette année. Je serai en répétition et surtout, c’est le début de mon mandat à l’École nationale de théâtre du Canada. Je vous souhaite une excellente Mousson d’été ! J’espère pouvoir y revenir un jour !
« L'Apparition » • Entretien avec Sandrine Roche
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