« Où va-t-on quand on part », de Nikolina Rafaj • Entretien avec Nicolas Raljević, traducteur de la pièce
« Un laboratoire en miniature de l’existence »

Arnaud Maïsetti — Vous avez traduit plus de cent cinquante textes, de Marin Držić au XVIe siècle jusqu’aux voix les plus contemporaines de la scène croate, et vous avez traduit coup sur coup deux pièces de Nikolina Rafaj. Le lecteur français ne la connaît pas encore : pourriez-vous nous la présenter, elle et son parcours — et nous dire où vous la situez dans ce panorama immense que vous parcourez depuis une quinzaine d’années ?
Nicolas Raljević. — Nikolina Rafaj (1994) est diplômée de l’Académie d’art dramatique de Zagreb. Elle anime les ateliers interdisciplinaires, les ateliers de pièces radiophoniques documentaires pour les malvoyants pour les élèves des écoles professionnelles, ainsi que les ateliers organisés par le Centre ITI croate et l’atelier Umjetnićki Laboratorij (Art Laboratory). Elle a remporté en 2020 le troisième prix Marin Držić pour la pièce « U pakao lijepo molim » (En enfer, je vous prie), montée au ZKM (Théâtre de la Jeunesse de Zagreb), et le premier prix Marin Držić en 2021 pour la pièce « Kamo se ide kad se odlazi » (Où va-t-on quand on part).
J’ai traduit « Où va-t-on quand on part » de Nikolina Rafaj il y a déjà un an et j’ai juste relu ce travail au printemps dernier. La seconde traduction, « En enfer, je vous prie », qui m’avait été proposée par quelqu’un de la Maison Antoine Vitez, n’a pas été diffusée, pour ne pas gêner une traduction déjà en cours par une autre personne. J’ai laissé à l’autrice la liberté de décider si cette traduction devait être rendue publique.
La Croatie connaît une riche histoire théâtrale, nourrie par sa situation à la croisée des influences austro-hongroises et italiennes, mais aussi françaises. Depuis l’éclatement de la Yougoslavie dans les années 90, et après une phase marquée dans la production théâtrale par l’identité nationale et les traumatismes de la guerre, le théâtre croate s’est diversifié vers des écritures modernes, ouvertes sur l’Europe et le monde, tout en redécouvrant son patrimoine dramaturgique en partie marginalisé sous le socialisme yougoslave.
Une remarque, qui n’est pas propre à la Croatie : depuis deux décennies, les femmes sont de plus en plus visibles et reconnues dans la création théâtrale croate en général et dans la production de textes dramatiques en particulier : Ivana Sajko, Tena Štivičić, Monika Herceg, Lada Kaštelan… sont aujourd’hui connues au-delà des frontières de la seule Croatie. Plusieurs autrices ont renouvelé le regard porté sur des sujets d’actualité : l’identité, la place de chacun dans la société, la violence, la famille, les bouleversements du monde contemporain, la politique… Ce sont aussi de nouvelles écritures, de nouvelles esthétiques, des expérimentations qui bousculent les écritures et les scènes traditionnelles. Et que ce soit dans son attention aux gens ordinaires ou dans ses textes, souvent fragmentés et affranchis parfois des contraintes de l’écriture théâtrale habituelle, je pense que Nikolina Rafaj s’inscrit pleinement dans ce nouvel élan.
AM. — Dans cette pièce même — cette galerie de figures surprises à travers les cloisons d’un hôtel, cette construction en séquences coiffées d’aphorismes — qu’est-ce qui vous a semblé appartenir à une tradition dramatique croate plus large, et qu’est-ce qui vous a paru, au contraire, singulier, presque à part, dans ce paysage que vous connaissez sans doute mieux que quiconque en France ?
NR. — Je serais prudent avec une « tradition croate » trop homogène. S’il y a un ancrage croate dans ce texte, la pièce ne cherche pas vraiment à exhiber une identité croate. Ce qui me paraît relever d’une tradition dramatique croate, c’est moins un contenu national qu’une certaine manière de faire surgir, à partir de situations quotidiennes et de personnages ordinaires, une réflexion sociale et existentielle, souvent teintée d’ironie.
Nous sommes dans un hôtel, à 45 kilomètres de Zagreb, un lieu de passage où des vies se croisent et s’ignorent, des vies dont nous ne percevons que des fragments intimes, des vies dans lesquelles les liens sociaux et familiaux se délitent. Un laboratoire en miniature de l’existence, tout à fait adapté à ce regard sur l’individu. Pas d’intrigue à proprement parler, mais un hôtel qui permet ces rencontres entre personnes ordinaires qui s’espionnent et que nous espionnons également, chacun se définissant par ce qu’il « essaye » de faire.
Les aphorismes qui ponctuent le texte lui donnent une portée quasi philosophique, tout en venant en fracturer la continuité et en lui conférant une dimension ironique. « Il faut savoir arriver », « Il faut apprendre à dire je t’aime »… alors même que ces personnages en semblent justement incapables.
C’est peut-être là aussi que se situe sa singularité : la pièce ne cherche pas à raconter une histoire croate, mais s’adresse à n’importe qui.
AM. — Vous avez fondé, en 2017, la maison d’édition Prozor. Prozor, en croate, veut dire fenêtre : « une fenêtre depuis la France à travers laquelle se voit ce qui se fait dans le théâtre croate », disiez-vous en la fondant, sans aucun soutien institutionnel. Une fenêtre, à l’origine, s’ouvre sur un geste intime — mais cent cinquante textes traduits et publiés, c’est aussi la matière d’une bibliothèque, presque d’un corpus. À quel moment ce projet a-t-il cessé d’être seulement une fenêtre personnelle pour devenir, de fait, une sorte de mémoire française du théâtre croate — et est-ce un rôle que vous avez cherché, ou qui s’est simplement imposé au fil du temps ? Et où voyez-vous Prozor dans les années qui viennent ?
NR. — Prozor s’est d’abord imposé pour permettre la diffusion de mes traductions au-delà du seul cercle des proches à qui je soumets mes travaux. Avec un peu moins d’une trentaine de publications, imprimées en petits tirages, les ouvrages ont aussi été distribués gratuitement à des bibliothèques, et parfois à des personnes qui avaient découvert l’existence de versions françaises d’œuvres croates jusque-là indisponibles ailleurs.
Ce sont prioritairement les œuvres classiques du théâtre croate qui m’ont intéressé et certaines d’entre elles ont formé une première collection. Les traductions, toujours inédites en français, se sont faites au fil de mes découvertes de la littérature croate. Ces découvertes personnelles, réappropriées par le biais de la traduction, comptent autant dans mon travail que le partage que j’en ai fait ensuite, parfois en les publiant. Une collection des œuvres contemporaines a ensuite vu le jour puis un fonds plutôt thématique dans une collection hors-série.
Je ne sais pas exactement à quel moment Prozor a cessé d’être une simple « fenêtre » personnelle pour devenir quelque chose qui ressemblerait à une petite « mémoire française du théâtre croate ». Je ne l’ai pas vraiment décidé. Peut-être déjà parce que peu de textes du théâtre croate avaient été traduits jusqu’à récemment. C’est donc le nombre des textes, leur diversité et le fait que certains soient devenus difficiles à trouver ailleurs qui ont progressivement donné cette impression de corpus. Je me garderais bien de lui attribuer une mission patrimoniale que je n’avais pas au départ ; le fait est pourtant qu’aujourd’hui, par accumulation, ce travail est devenu une mémoire.
Je n’ai en effet pas eu de soutien institutionnel dans cette entreprise. Si cela peut sembler un handicap, cela m’a aussi laissé une grande liberté : j’ai pu traduire ce qui me plaisait, au moment où j’en avais envie, sans avoir à attendre une aide ou une commande préalable. Cela a certainement aussi contribué à donner à Prozor son caractère plutôt artisanal et personnel.
Ce n’est pas un sacerdoce : ça a été un plaisir. Et pour les années qui viennent, je crois que j’aimerais surtout que Prozor puisse continuer à être cette fenêtre-là : une fenêtre peut-être petite, une simple lucarne, mais ouverte, par laquelle on peut découvrir des textes qui, sans elle, resteraient peut-être invisibles en français.
« Une fin » • Entretien avec Sébastien David
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