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« À court de larmes » • Entretien avec Adil Hassaïni


« Pour la libre expression des deuils malfoutus »

Propos recueillis par Laetitia Guichenu


Peux-tu présenter ton parcours d’auteur / metteur en scène / comédien ?

Je suis sorti du conservatoire de Mons en 2024. J’ai joué dans quelques trucs après la sortie, mais mon parcours de comédien se résume en gros à ces quatre années d’étude. Là, je me découvre un amour pour le comique et l’impro, alors que je rêvais de jouer des grands drames. Parfois, on pense qu’on veut quelque chose et puis en faisant, on se rend compte qu’on veut autre chose. (C’est souvent comme ça quand j’écris aussi)

Par contre, mon parcours d’auteur remonte à la primaire, j’ai toujours aimé écrire. Et comme je ne connaissais que les romans, je voulais écrire des romans. Et puis j’ai découvert le théâtre, et surtout qu’on pouvait écrire pour le théâtre ! Ça, ça été une révélation, puisque j’ai toujours eu un attrait pour le dialogue, même en écrivant des nouvelles. 

À court de larmes, c’est mon premier texte dramatique complet. Mais je me suis évidemment nourri de l’expérience que j’ai gagné en écrivant de la poésie, des nouvelles, et des débuts de romans inachevés.

Je ne viens pas vraiment du théâtre. A part mon master, je suis un nouvel arrivant dans le monde du théâtre, il n’existait pas dans ma vie avant mes 17 ans, et par pas non-intérêt, mais par restriction de par mon milieu économique et social. Mes parents ne m’emmenaient pas au théâtre, mon école n’avait pas assez de moyen pour nous y emmener, et toutes ces petites choses font que ce monde que j’adore depuis que je le connais, eh bien je ne le connais pas très bien. 

Mais je crois que c’est aussi ce qui me permet de parler à tous les publics, y compris celui qui me ressemble, qui n’allait jamais au théâtre, qui n’a aucune référence, aucun code. Et c’est ce théâtre que je veux faire. Qu’on puisse ressentir et réfléchir même si c’est la première pièce qu’on a vue de sa vie.

Penses-tu pouvoir écrire sans le théâtre ?

Non. J’ai besoin de l’urgence de la représentation, de la confrontation direct au regard et aux oreilles. Si j’écris un livre, je peux en profiter moi-même, le relire. Et donc je pourrais écrire juste pour moi. Ce que j’aime avec le théâtre, c’est que le public est au centre. Que ce texte doit être directement adressé au public. Que sans public, il n’y a pas de théâtre. Alors qu’un livre existe en soi.

Je crois que c’est pour ça que mes œuvres jusqu’ici sont restées inachevées. Je ne ressentais pas l’urgence du public.

Peux-tu expliciter ce que le théâtre apporte à ton entreprise d’écriture ?

J’ai une nature qui part vite en digression et en abstraction. Le théâtre m’aide à garder le cap. Pour que le public suive, qu’il comprenne là où je veux en venir, je suis obligé de concentrer ma parole pour qu’elle soit claire et percutante. Parce qu’au théâtre, on ne peut pas revenir une ligne au dessus, ou relire 3 fois pour comprendre. Il faut se faire comprendre tout de suite.

As-tu des rituels d’écriture ?

Non. Je n’ai jamais réussi à me fixer des rituels, ou des habitudes. Mais je crois que c’est ce que j’aime. C’est une des seuls choses dans ma vie qui n’ait pas besoin d’avoir d’horaire, qui peut rester spontanée. Qui peut rester en dehors de carcan du travail et suivre mes aléas d’inspirations.

Peux-tu nous emmener du côté de ta pratique ?

Oui ! J’aime réfléchir beaucoup pour écrire très peu. Je connais plus de gens qui écrivent énormément, et ensuite retirent ce qu’il y a en trop. Pour moi, c’est l’inverse.

J’ai beaucoup de mal à écrire. J’ai besoin d’un objectif clair, et de savoir qu’un public sera là pour entendre le texte. 

Le plus dur pour moi, c’est le premier jet. Ensuite, quand il faut réécrire à partir d’une matière existante, là c’est un pur plaisir. Je réagence, je change un mot par un synonyme pour lui donner un double sens, je réécris le début en prenant en compte la fin, j’annonce ce qu’il va se passer avec des indices dans une phrase qui semble anecdotique, bref je m’amuse beaucoup !

Y a-t-il des auteurs et/ou des metteurs en scène qui t’inspirent ?

La plupart des auteur.ices et metteur.euse.s en scène qui m’inspirent sont des contemporains.

Pour les auteurs, Dennis Kelly m’inspire pour sa langue particulière et percutante mais à la fois très simple. Il trouve un naturel décalé dans les dialogues que j’aime beaucoup et que je cherche aussi à ma manière. 

Du côté metteur en scène, c’est souvent des mises en scène collective, et où la mise en scène est prise en main par les acteurices. Et donc ça va plutôt être des pièces précises ou un collectif.

Par exemple, Pourquoi Jessica a-t-elle quitté Brandon ? et Kevin

Ces deux pièces m’ont beaucoup inspiré dans ce style conférencier avec adresse public et vidéoprojection en support narratif et humoristique.

Je pense aussi, en terme très contemporain, à Rage, une création émergente abordant les micro-agressions sexistes. Elle m’a inspirée dans son explosivité, son absurdité, et son sur-jeu complètement assumé.

Enfin, je vais citer en dernier exemple En une nuit : notes pour un spectacle

Celui-ci étant aussi une mise en abîme de la création d’un spectacle idéal, mais d’une manière très différente de A court de larmes, et c’est magnifique.

Tous ces spectacles sont des mises en scène et écritures collectives. Et ça se sent dans la générosité et l’authenticité des comédien.nes sur le plateau.

Dans quel contexte ta pièce a-t-elle été écrite ?

Cette pièce a été écrite pour mon TFE. Je savais que je voulais écrire un texte, et j’avais envie de dire plein de trucs. Sauf ça. Sauf le sujet du deuil. Le problème, c’est qu’il revenait sans cesse dans mes écrits, sans que je le cherche;

Puis, je me suis demandé pourquoi je ne voulais pas écrire là-dessus. Et, pour être bref, A court de larmes est le fruit de cette réflexion.

Quelles sont les premières reconnaissances que tu en obtiens ?

En présentant cette pièce au Conservatoire de Mons, j’obtiens beaucoup de retours très gentils et flatteurs, mais ce qui m’a le plus touché, ce sont les personnes concernées, qui vivaient un deuil à ce moment-là, qui m’ont exprimé le bien et l’aide que ça leur a apporté.

J’ai continué à entendre ça en rejouant cette pièce après être sorti.

Ce sont ces retours-là qui m’ont convaincu que cette pièce pouvait aider, et qu’elle devait être partagée.

Ce texte semble moins une réflexion sur le deuil comme douleur intime qu’une réflexion sur la dimension sociale que cela représente ?

Exactement ! C’est ce que j’ai réalisé au beau milieu de l’écriture de ce texte. Et c’est pour ça que le personnage L me le fait remarquer.

J’ai vraiment essayé d’écrire une pièce sur la douleur intime qu’est le deuil, et je me suis retrouvé avec une pièce qui était centrée autour de cette dimension sociale. 

Et c’est cette tentative ratée que je veux montrer avec ce texte. C’est ce chemin de pensée.

Ceci étant dit, je trouve qu’il y a un lien très fort entre cette douleur intime et cette dimension sociale. C’est ça que j’essaie d’exprimer : c’est dur de parler de la douleur intime sans parler des codes sociaux. La dimension sociale interfère, ou empire la douleur.

Et en même temps, ces codes sociaux restent un frein à l’expression sincère de la douleur intime. La preuve, ils ont détourné cette pièce de son intention originelle.

On y retrouve la difficulté de porter la douleur à la scène et une réflexion sur l’écriture et ce qu’on pourrait en attendre, sur son rapport à la réalité et à la fiction ?

Oui ! C’est très juste. Normalement, quand j’écris, j’évite le cliché, ou j’en fais quelque chose, je joue avec cette attente, je le détourne. Mais quand le vécu est cliché, qu’est-ce qu’on fait ?

Alors j’ai parlé du cliché. Et j’ai assumé ce cliché. Ecrire là-dessus m’a fait aimer le cliché.

Ton texte envisage avec humour la question de nos biais et de la question décoloniale ?

Oui, envisager, c’est le bon terme,  car je ne prétends pas l’explorer véritablement, et je ne l’approfondis pas non plus. Il s’agit plutôt d’attirer l’attention sur le fait qu’une action avec une intention décoloniale peut tout de même blesser (ici, engager un maghrébin — entre autres — parce qu’il est maghrébin).

Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas le faire, simplement qu’alors il faut d’abord reconnaître cette douleur (quand on est blanc, on a le privilège de savoir qu’on nous a choisi pour notre compétence), et surtout ne pas oublier d’engager des personnes racisées pour d’autres occasions, parce que ça peut vite devenir enfermant, et contribuer à une essentialisation des ethnies.

Avec quoi aimerais-tu que le public reparte en entendant ton texte ?

Je veux poser une première pierre pour la libre expression des deuils mal foutus. Qu’en partant, le public se rende compte que le deuil est beaucoup plus complexe et multiple qu’ainsi qu’il est dépeint usuellement. Et surtout, que les personnes concernées se disent « moi aussi je peux parler de mon deuil », ou en tous cas « j’ai le droit de vivre mon deuil comme je l’entends », qu’un deuil n’est jamais trop bizarre, trop lent, trop froid, trop facile, trop rationnel, trop impersonnel, trop petit, trop pudique, trop différent.

Un deuil est, c’est tout.